Parutions

On imagine bien Radu Bata s’ennuyer ferme. Insomniaque inconsolable, il passe ses « nuits en éventail » pour les réduire en « kit à monter sur la lune » : « Voir les flocons de neige former des taches de sang sur le carrelage/Chaque nuit s’enfoncer un peu plus dans le mutisme définitif/Cette nuit je fête mes noces de ciment avec le silence ».

Alors, il s’installe là, dans l’angle « mort » de la langue et guette les nuages. Le lecteur est mis en garde dès la première page de son recueil de poésies : frapper de dérision l’univers est tout à fait légitime – Cioran oblige ! – « mais il ne faut jamais/se moquer des nuages/des nuages/qui nous habitent ». Ses nuages ont la consistance des « futilités qui pèsent », des « zestes qui restent » et c’est une constellation d’« indéfinitions » décidément jubilatoires et de devinettes graciles et surréalistes, qui parsème les pages de ce volume inclassable.

Qui dirait « c’est le poète De l’autre côté du miroir », qui avance, comme Alice, lorsqu’il recule, se trompe magnifiquement. Radu Bata s’installe et installe un monde où le recul est dans la langue, avec vue panoramique (et perçante) sur la vie; un monde où le lyrisme impénitent, épongé par l’autodérision, mue en une mélancolie décalée, puisque transcrite « sur papier carbone ».

Il sermonne l’humanité en petit amant qui recourt aux philtres et pratique l’ironie, soutirée à la base de sa tendresse : «ou bien/ les produits/ de Dieu/ont des défauts/ de fabrication/ou bien/ la machine humaine/ se grippe/ par manque de confiance/ en son propre destin ». Il prend sans peine de la hauteur, il fait simplement un pas de côté, il est naturellement en décalage. La poésie jaillit des interstices et c’est la carte d’identité de l’exilé.

« je suis un vieux mur/sensible aux nouvelles pierres/un rempart rhumatique/amoureux de lierre/pâle mais imperméable/dans les affreux orages/je suis impondérable/parmi les jeunes nuages.»

Des courts-circuits éclatent parfois entre le français – langue d’adoption et le roumain – langue maternelle et le poète en fait des feux d’artifice. Né en Roumanie, poète en France, Radu Bata puise l’ambivalence de ses métaphores et le goût des formules cocasses dans la tradition d’un pays qui a dû s’inventer un (deuxième degré du) langage pour composer au quotidien avec la dictature.

Il cuisine les mots au feu follet du lyrisme impertinent et on découvre que le plat (politiquement correct) de nos vies ne se mange pas toujours froid. Dans ses poèmes d’amour, Radu Bata frôle la grâce d’un Boris Vian ou d’un Charles Trenet qui traduit Rimbaud ou Verlaine en langue jazzy.

« elle a traversé le continent en douceur/comme un gendarme le jardin/pour échouer dans mon lit comme un dauphin/avec sa ronde pudeur /on n’a partagé qu’efforts avertis/pour bâillonner la solitude/mots d’esprit et humeurs travesties/par similitude».

Radu Bata est un Prince du Motordu lyrique qui se moque en douceur de nos crève-cœur et les pense/panse par des « poésettes ». « L’incompatibilité grammaticale/nuit gravement à la volupté. » Puisqu’il ne se prend pas au sérieux, on prend place en toute confiance dans l’écart qui bâille entre les mots, allez hop, on va faire, excités et insouciants, un tour de manège. Pris de vertige, on s’enivre de ses trouvailles et, une fois les pieds sur terre et la tête dans ses nuages, les dégâts sont profonds : le sevrage est dans la poésie. L’effet garanti du « Philtre des nuages et autre ivresses » de Radu Bata.

« Le philtre des nuages et autres ivresses » de Radu Bata. Editions Galimatias – collection Galimatias gris ; 116 pages ; couverture : illustration- Gwen Keraval ; ISBN : 978-2-9539077-1-1 ; prix papier : 15 euros.

Cristina Hermeziu
Journaliste littéraire, essayiste et médiatrice culturelle. Des études postdoctorales à l’Université Paris II et à l’Institut Français de Presse. Dès 2006, correspondante à Paris pour des publications roumaines, dont Evenimentul Zilei, Adevarul et Dilema Veche.
http://www.actualitte.com/critiques/radu-bata-feu-d-artifice-dans-l-angle-mort-de-la-langue-2421.htm

« La fièvre des corps célestes / Un petit air de Didier van Cauwelaert » est un double clin d’œil : à Agatha Christie et à Didier van Cauwelaert. Ami – Amalia Bostan – est une aspirante enquêteuse, petite héritière de Miss Marple et Hercule Poirot (comme Poirot, Bostan envoie au potager) qui a tendance à croire dans ses capacités extrasensorielles, en connexion avec « les phénomènes qui échappent aux explications rationnelles » chères à l’auteur de « La vie interdite ».

Publiée dans la collection Galimatias Noir, la première enquête d’Amalia Bostan est une histoire à échos, sans prise de tête, à part celle des malfaiteurs. Humour et bourdon, exotisme et recettes de cuisine, astres capricieux et intrigue rebondissante font un cocktail léger et néanmoins explosif.

Voir la couverture de « La fièvre des corps célestes » de Carmen Duca

EXTRAITS :

«Un mécanisme à base de multiples toupies s’était mis à vriller dans son cerveau. Des scénarios sur la mort de Nine Farinas défilaient en boucle sur l’écran mental. Quand elle arrivait enfin à sombrer dans le sommeil, la tête du tueur en série collait au hublot : grosse, rasée, traversée d’un rictus ébréché. Parfois, il prenait la forme d’un homme affligé d’acromégalie qui promenait un index énorme sur son cou. Parfois, il avait un air familier, un petit air de Didier van Cauwelaert sans son sourire magique.Ami jaillissait du cauchemar le sang glacé et le regard scotché sur les fenêtres de la chambre ; une ombre semblait s’en éloigner, une longue silhouette à la Giacometti qui glissait sous les réverbères.»

«- Je comprends maintenant pourquoi tu m’as laissé des messages urgents partout, sur le portable, chez moi, à l’hôtel de police. Il n’y a que le satellite Astra et la station Mir que tu n’as pas essayés. Théo était rentré en trombe et s’était garé dans l’unique endroit disponible : sous le panneau de stationnement interdit.»

«Ce n’était pas le manque de sucre, tous ces picotements. C’était le pressentiment. Positif ou non, Ami ne savait pas encore. Comme elle faisait aussi de banales chutes de glucose, il lui était impossible de distinguer d’avance l’extrasensoriel du physiologique. Chaque crampe ou engourdissement était une surprise à retardement.»

Voir la fiche complète du livre de Carmen Duca : « La fièvre des corps célestes »

 

Coup d’essai publié dans la collection Galimatias Gris, « Mine de petits riens sur un lit à baldaquin » est un livre sans étiquette. Roman, journal ou recueil de morceaux poétiques, ces « Séjours nocturnes » sont une mine de petites trouvailles et d’interférences oniriques et littéraires.

Radu Bata ouvre des brèches dans la nuit pour en retirer des réflexions libres. Ses petits textes, de nature et genre différents, reconstituent le parcours solitaire d’un narrateur qui préfère les fantômes aux humains.Famille, exil, désamour, langage, mort, les sujets zappent en contrepoint pour refléter une réalité éclatée. Du conte à l’aphorisme, de l’essai à la fable, du pastiche au souvenir, tout est prétexte pour zébrer la nuit d’éclairs poétiques.Cette fiction autobiographique habillée en journal est un puzzle étonnant. L’auteur y déploie une mosaïque d’écritures qui tient en haleine jusqu’au clap de fin. On n’est pas explorateur de rêves sans laisser des plumes.

Voir la couverture « Mine de petits riens sur un lit à baldaquin » de Radu Bata

Extraits :

« Indéfinitions » :

«Il y a des livres de chevet qui pourfendent le sommeil ; la Bible et le Cioran en sont les têtes de lit»

«Le sommeil est une ménagerie de verre à la portée du premier bruit venu»

«Le sommeil est une prostituée ; on peut acheter des passes chez le maquereau-pharmacien»

«Le sommeil est une patinoire d’illusions sur laquelle je glisse avec des semelles antidérapantes»

« Poisson d’amour

Pendant que je trompais ma femme, entre trois heures et trois heures trente, avec une nymphette aux cuisses d’écailles, à l’autre bout du lit, dans la chaleur de la nuit, elle se laissait séduire par un hippocampe plus entreprenant. Au réveil, on avait du mal à dissimuler les nageoires qui nous avaient poussé. »

Voir la fiche complète du livre de Radu Bata « Mine de petits riens sur un lit à baldaquin »

Présentation des Editions Galimatias  Les livres édités par les Editions Galimatias  Les auteurs édités par les Editions Galimatias Echos & actus Vos textes Librairie en ligne
© 2011 | Editions Galimatias | tous droits réservés