Au tableau !


le ciel est toujours de garde
quand on habite à la mansarde
et l’horizon met du sien
on a les étoiles comme anges gardiens

photo & texte © Radu Bata


l’Anomalie a les yeux de Chimène
(sous son parapluie)

la norme est amère
depuis que Norma Jean
nous a posé un lapin
de terre

(la norme est casus belli
quand BHL et Sarkozy
jouent aux caïds
à Tripoli

la norme on l’a dans l’os
si l’argent sale
est fabriqué légalement
intra-muros)

pour retrouver une embellie
seule l’Anomalie
prend les traits d’Angelina
Jolie

© Radu Bata
image via Zoi Raptogianni


Comptine pour ma mère

maman, ne te fais pas de soucis,
je suis sage ici, je me dandine
sur le petit cheval en bois verni,
comme une fillette infinie
dans la robe de toile du temps
même si le temps a fondu
comme fond un bâton de chocolat,
pour qu’ensuite il te colle aux doigts -
tu ne vas pas me gronder, j’espère,
je me suis juste un peu barbouillée.
je tiens à te rassurer, je vais bien,
les petits volants blancs de la robe
vont m’aider à voler
comme Dorothy,
au-dessus de rien.

Alice Popescu

trad. du roumain : ©Radu Bata


L’infatigable théière de la mémoire.
Le retour dans le temps est un breuvage enivrant dont les gouttes coulent, jour après jour, dans le futur.
Plus on infuse intensément le vertige des temps passés, plus on veille intensément, nuit après nuit, au chevet des temps qui arrivent.
Sur les sentiers de l’enfance, les tilleuls sont toujours en fleurs.

photo & texte ©Radu Bata

Ceainicul neobosit al memoriei.
Întoarcerea în timp este o băutură amețitoare, ale cărei picături se preling, zi după zi, în viitor.
Cu cât infuzezi mai intens vertigiul vremurilor apuse, cu atât veghezi mai intens, noapte după noapte, la căpătâiul vremurilor care vin.
Pe cărările copilăriei, teii sunt mereu în floare.

Fleur bleue mnémotechnique.

On ne sort sec du plongeon profond dans les souvenirs. On a besoin d’un parapluie de protection contre les émotions fortes et d’une serviette de papier longue comme un rouleau de Lotus pour se retrouver.
La piscine de la jeunesse est toujours pleine de larmes multicolores.

©Radu Bata


Nous étions, on eût dit, les prisonniers d’une digitation luxuriante
nos paumes s’unissaient sans pudeur à la vue de tous
nos doigts s’enchaînaient faisaient l’amour et devenaient gros
doigts enceints avec empreintes bombées qui après un temps
accouchaient de petites paumes siamoises de couleur rose
que nous tenions avec affection dans nos paumes règlementaires
et les petites paumes tombaient amoureuses à leur tour
s’accouplaient devenaient grosses et après elles accouchaient
des paumes siamoises encore plus petites avec des doigts fins
qui s’unissaient devenaient enceints et accouchaient
des empreintes jumelles parfaitement identiques
avec lesquelles nous nous sommes tatoué
toutes les paumes et toutes les chairs du corps
pour nous reconnaître même la nuit

nous nous serrions les mains tellement fort
que l’amour ne pouvait pas nous filer entre les doigts

Poème de Iulian Tănase
trad du roumain : Radu Bata

à mi-journée c’est la rupture
la porte ouverte au clair-obscur
étant à toute heure en bordure
à ma recherche j’ai fait le mur

©Radu Bata


je passe ma vie en balançoire
je ne touche terre que par amour
je ne vois pas venir le soir
je vois venir les aubes du jour

©Radu Bata
Illustration : Vladimir Ljubarov

l’amour c’est quand
les moucherons qui tournoient au-dessus du verre de vin
commencent à chanter comme des anges
et tu as envie de te mettre en queue-de-pie
pour les diriger
non pas comme si tu étais leur dieu
mais comme si tu étais
un moucheron encore plus petit

©Robert Serban

trad. du roumain Radu Bata

Illustration : Oana Martisca

Le texte en roumain :

O musculiţă

dragostea e atunci când
musculiţele ce roiesc deasupra cănii cu vin
încep să cânte ca nişte îngeri
iar ţie îţi vine să te îmbraci în frac
şi să le dirijezi
nu ca şi cum ai fi dumnezeul lor
ci o musculiţă şi mai mică


dans mon petit jardin
les fleurs s’effeuillent
comme des stars
de music-hall
et les tiges s’érigent
en donneurs
volontaires
de sang

les hommes feraient l’amour
en guirlandes
s’ils savaient
conter fleurette

l’intelligence végétale
nous fait des fleurs
grandes comme un cœur
d’artichaut

mon petit jardin
porte les sens au paradis
et l’essence du désir
à fleur de peau

©Radu Bata


On dirait que des pans entiers d’écrivains sont frappés de graphospasmes en série, de l’allergie transcendante aux épithéliums poétiques, de dystonies musculaires synapsiales, du syndrome de l’arrogance professionnelle, de la crampe du clan consanguinaire, du handicap des glandes basales créatives, du virus de la plume kératinisée, de l’affection du cataplasme sur une jambe de plomb, des lésions prosaïques de la répétitivité, de la fatalité gazeuse du mauvais caractère, du complexe balsamique du parasite qui doute, du traumatisme de la daube narcissique, d’une trachéotomie expansive du discours narratif, du rachitisme météorologique, du dérèglement du mécanisme de contrôle de l’expression, de la maladie gratuite de la langue enflammée, d’un manque cruel de cellules cardiovasculaires, d’une aménorrhée physiologique des truismes d’Epinal, etc., etc.

Image : StreetArt Germany

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