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À l’approche de Noël, dans des librairies gangrénées malgré elles par l’esprit de lucre, on nous sert la haine sous forme de livres tièdes. En tant qu’auteur d’une douzaine d’ouvrages et directeur éditorial d’une maison d’édition indépendante, je dois vous parler de l’agonie du livre et notamment du roman contemporain, ainsi que de ses assassins présumés : une poignée d’éditeurs parisiens conservateurs, avec la complicité des jurés moribonds des prix littéraires dominants et des critiques littéraires les plus installés, souvent écrivains eux-mêmes. Tout ce beau monde se tient par la barbichette des intérêts croisés. Une histoire de meurtre de la poésie véritable aux multiples coups de poignards, qui pourrait s’intituler Mort sur le Nihil.

Le pourrissement du marché

Les prix littéraires tuent. Les mauvaises langues affirment qu’ils seraient le résultat de transactions économiques à peine voilées, orchestrées par un oligopole d’éditeurs dont les règles ne tiendraient pas deux secondes devant un tribunal européen : concurrence déloyale vis-à-vis des petits éditeurs écartés d’office de la compétition, dumping artificiel du marché, entente entre quelques « grandes » maisons, conflits d’intérêts des jurés… Sont-ce d’infâmes rumeurs ? Alors que la fête continue ! D’ailleurs, les Français semblent dupes, puisqu’ils achètent. Mais leur donne-t-on le choix ?

Les prix littéraires tuent car, chaque année, ces offices du bon goût élèvent artificiellement au rang de best-seller une littérature parfois frelatée, sans dimension épique, sans réelle ambition stylistique, créative ou sociétale. Je ne compte plus les lecteurs qui m’avouent, entre la honte et la colère, avoir été déçus par l’achat d’un livre portant la mention Prix Goncourt, Renaudot ou autre.

Puisque le budget littéraire moyen du Français ne dépasse guère un ou deux livres contemporains par an, nous comprenons en partie pourquoi les éditeurs indépendants vivent aujourd’hui une crise sans précédent : les prix littéraires sont en partie responsables du pourrissement du marché, en décevant trop souvent la candeur du lecteur. Que répondent les grandes maisons ? Qu’il y a de toute façon trop de petits éditeurs qui produisent trop de livres.

Principales victimes : les auteurs et petits éditeurs

Comment sont choisis les livres qui intègrent les listes des prix ? Celles-ci sont elles-mêmes faussées. Sur le millier de romans qui paraissent chaque année, les jurés n’en lisent que quelques-uns, une dizaine à tout prendre. C’est comme si les correcteurs d’un concours national se contentaient de lire 1% des copies pour y choisir l’élite de demain. Pire, imaginez qu’au lycée on laisse de côté 99% des élèves, sans même considérer leur travail. On ne donnerait des notes et l’opportunité de poursuivre des études qu’à ceux qui fréquenteraient les bonnes écoles et seraient issus des bons réseaux.

Les autres auteurs ? Qu’ils meurent et cessent de se prendre pour des poètes ! Qu’ils se contentent de vendre 300 exemplaires de leur roman, la réelle moyenne nationale, soit comme par hasard 1% des ventes moyennes d’un prix Goncourt. Exagéré ? Non : chaque année des auteurs confirmés se voient refuser la publication de leurs nouveaux manuscrits au prétexte qu’ils ne sont pas bankables. La notion d’œuvre, c’est-à-dire de l’auteur étrange, difficile, exigeant, élitaire, qui a besoin du soutien d’un éditeur sur la durée, est à peu près caduque.

La plupart des gros éditeurs ne laissent plus aux auteurs qu’une seule chance : si leur livre ne se vend pas et s’il n’a pas l’heur de toucher une presse littéraire souvent snob ou sectaire, la comptabilité analytique passera l’ambition de l’écrivain au broyeur du refus automatique. On ne compte plus les auteurs SDF de l’édition, ballotés, pour les plus chanceux, d’enseigne en enseigne.

Chaque année aussi, au moment des résultats des prix littéraires, des voix s’élèvent pour dénoncer l’engeance parisienne des grandes maisons. En vain – mais aujourd’hui l’heure est plus que jamais grave, elle est funèbre : dans une édition en panique, lors même que les librairies semblent plus ou moins désertées, la rumeur dit que beaucoup d’éditeurs indépendants ne passeront pas l’hiver, tandis que le cartel des grandes maisons doublera grâce aux sapins son chiffre d’affaires annuel, en comptant notamment sur le trafic des prix littéraires. Ces maisons ne seraient pas longtemps florissantes sans cette concurrence illégale. Un exemple ? Il y a plus de 1000 maisons d’édition publiant des romans en France. Or depuis 2000, en onze ans, Gallimard et ses filiales a obtenu le prix Goncourt 7 fois – soit un taux de réussite de 64% et une somme que j’estimerais à 30 millions d’euros de chiffre d’affaires (basée sur le prix de vente moyen d’un livre) pour ces seuls 7 ouvrages, une part de marché dont aucun monopoliste du CAC 40 n’oserait rêver. Quand bien même les Goncourt de Gallimard seraient tous des chefs-d’œuvre, il y aurait là quelque chose de pourri au royaume du papier.

Pour un moratoire sur les prix littéraires

On me trouvera naïf. Il est temps que les éditeurs et les jurés se souviennent de la raison pour laquelle ils ont aimé lire, lorsqu’ils étaient « naïfs » : souvent, ce fut en découvrant des Rimbaud, des Nietzsche et autres auteurs à peine lus de leur vivant, parfois publiés pour la première fois à compte d’auteur, souvent morts dans des conditions misérables. Romantisme ? Alors soyons réalistes : tuons les marginaux, étouffons les authentiques, castrons les petits, la plupart de ces auteurs assez fous pour écrire encore « avec leurs tripes ». Je songe par exemple à Fernando Pessoa, reconnu, maintenant que son cadavre est plus que froid, comme « l’un des plus grands poètes du XXe siècle », mais dont on méprisait les manuscrits lorsqu’il était vivant, ce qui l’obligeait à écrire ses poèmes derrière ses factures de comptable :

Un jour, dans un restaurant hors de l’espace et du temps,
On me servit l’amour sous la forme de tripes froides…

Messieurs, Mesdames les grands éditeurs, Chers membres-des-jurys-des-prix-ayant-pignon-sur-rue, vos seigneuries les « critiques » littéraires, je vous propose, le temps de relancer l’économie du livre, un moratoire sur les prix littéraires. Ou alors que les romans bénéficiant d’un prix soient tirés au sort. Le hasard ferait mieux les choses. Nous aurions alors un système un peu plus respectable, le seul apparemment qui puisse être fiable dans ce milieu, faute de compter sur l’honnêteté intellectuelle de l’édition parisienne dominante, souvent incestueuse, poussiéreuse, mesquine, pathétique, même si des êtres de qualité s’y battent – y compris dans les petits bureaux des grandes maisons – pour de plus grandes idées. Et nous profiterions du temps ainsi dégagé par la pause des tractations oligopolistiques pour relire le Château de Kafka, une belle métaphore de l’auteur perdu face au Leviathan éditorial.

Pendant ce temps, tandis que les grands groupes multinationaux rachètent les librairies à tour de bras et interdisent aux libraires de lire sur leur lieu de travail, de manière à ce qu’ils ne puissent plus conseiller que des best-sellers, trop d’éditeurs de tout poil, mimétiques, favorisent une littérature du minimum vital : sujet-verbe-complément. Mais le sujet est assujetti au marché des consommables – vite lu, vite oublié. Mais le Verbe n’est plus ni au commencement, ni à la fin – adieu l’incantation, so long la poésie. Mais le livre dominant n’est plus que rarement le complément des âmes.

Des exceptions ? Oui, il y en a. Mais les fleurs sauvages de la littérature contemporaine, cherchez-les plutôt, si vous êtes tenaces, sur… Internet, car elles ne poussent en rayon que quelques jours, avant de partir au pilon. C’est qu’il faut faire, sur les tables, la place aux prix.
Luis De Miranda

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/213478;les-prix-litteraires-tuent-l-edition-les-auteurs-et-les-livres.html

Pour la survie de la diversité culturelle

La France est sans doute le pays du monde où le système de soutien à la création littéraire est le plus puissant et le plus complet : prix innombrables, foires ou salons du livre répartis sur toute l’année et dans tous les départements, nombreux périodiques spécialisés, bourses de création et résidences d’écrivains. Il faut ajouter à cela un dense réseau de librairies. Beaucoup de leurs propriétaires organisent des rencontres avec des auteurs, sacrifient leur temps et leur argent pour défendre la littérature. Un tel système permet à de nombreux écrivains de vivre et de se faire connaître.

La diversité des maisons d’édition, aussi bien par la taille que par la spécialité, est un élément déterminant. Sans les petits éditeurs de littérature, beaucoup d’écrivains ne parviendraient pas à trouver leur place. Non que l’on publie dans les petites structures des ouvrages plus intéressants que chez Gallimard ou qu’au Seuil. Le choix n’y est, proportionnellement, ni pire ni meilleur. Mais elles exercent au moins quatre fonctions essentielles : permettre à de jeunes auteurs d’accéder à la publication ; assurer la survie de genres peu commerciaux ; faire passer en France toute une partie de la littérature étrangère ; rééditer certains écrivains oubliés (1).

Reste à savoir ce qu’on appelle « petite édition » en littérature. Bien souvent, un petit éditeur en cache un gros, dont il ne constitue en fait qu’une collection. Le véritable petit éditeur est indépendant. Il est diffusé en général par un distributeur spécialisé dans les maisons de taille restreinte, ou bien pratique l’autodiffusion. Il fonctionne avec une ou deux personnes, souvent sur la base du bénévolat. Pour certains, l’édition est un violon d’Ingres coûteux, et dévoreur de temps. Quant à vivre de cette activité, ce n’est jamais facile (2).

Les éditeurs riches disent souvent que publier des écrivains médiocres mais vendeurs leur permet d’éditer des auteurs plus difficiles. Certes. Mais, dans la plupart des cas, ces auteurs ne trouvent refuge, paradoxalement, que chez les éditeurs modestes. Lorsqu’un débutant a été refusé par toutes les grandes maisons, il se tourne vers une petite. S’il parvient au succès, il arrive fréquemment qu’il la quitte et qu’il soit récupéré par une grosse structure qui a les moyens de le faire accéder plus vite à la notoriété et aux prix.

Vie poétique intense

Ainsi, les éditions Parc, qui publient de beaux petits livres, originaux, dans une indifférence presque complète, ont pris le risque de faire paraître les premiers textes de Gilles Sebhan et de Pierre Mérot. Mais, en dehors de quelques découvreurs tels que Dominique Noguez, les journalistes n’ont commencé à les considérer comme intéressants que lorsqu’ils sont entrés dans des maisons plus connues. D’autres ont eu moins de chance. Un petit chef-d’œuvre comme Carnaccia, d’Olivier Gambier, est destiné à rester quasi ignoré. Dans un siècle, on le classera peut-être parmi les grands oubliés. Quant à John Gelder, qui a fondé Parc, on reconnaîtra un jour en lui une de ces figures méconnues de l’édition, comparables à un Auguste Poulet-Malassis, l’éditeur des Fleurs du mal, à un Léon Genonceaux, celui de Lautréamont, ou à un Delangle, qui s’est ruiné en publiant l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, de Charles Nodier.

On pourrait multiplier les exemples. Olivier Bessard-Banquy résume parfaitement le cas édifiant de Michel Houellebecq, qui a fait paraître son premier roman chez Maurice Nadeau : « Publié d’abord par un éditeur courageux mais disposant de peu de moyens, Houellebecq a bénéficié de l’extraordinaire richesse de la petite édition qui, seule, s’est engagée à le soutenir et à le porter vers le public alors que les grandes maisons lui ont toutes fermé la porte au nez (3). » De même, Philippe Claudel a publié des livres chez Phileas Fogg ou chez La Dragonne avant de connaître le succès chez Stock avec Les Ames grises. Hédi Kaddour, l’auteur de Waltenberg (Gallimard), publiait auparavant au Temps qu’il fait. Tristram a donné sa chance à Mehdi Belhaj Kacem. José Corti publie presque toute l’œuvre de Claude Louis-Combet. POL, à l’époque où il était indépendant, a eu le courage de soutenir l’œuvre difficile, mais essentielle, de Valère Novarina, sans parler de Jean Daive, Christian Prigent, Eric Meunié. Richard Millet y a fait paraître de nombreux livres avant de passer chez Gallimard.

Sans la petite édition, la poésie, en France, n’aurait pas survécu. Ce ne sont pas Grasset ni Fayard qui perdraient un sou en publiant de jeunes poètes. Ces maisons ont pour vocation le chiffre d’affaires. On n’appartient pas impunément à l’empire Lagardère. Les éditeurs de poésie, innombrables et dévoués, à l’existence aussi éphémère parfois que les revues, se nomment, par exemple, L’Escampette, Le Dé bleu, Créaphis, Lettres vives, Farrago, Akenaton, Comp’Act, Al Dante, Tarabuste, Fata Morgana, Cadex, Deleatur, Le Temps qu’il fait, Rougerie, Encres vives, Obsidiane, Cheyne, æncrages, etc. Souvent, ils publient aussi de beaux livres où un écrivain s’associe à un artiste, comme Voix d’encre, à Montélimar. Sans eux, aurait-on pu lire Alain Borne, Valérie Rouzeau, James Sacré, Christophe Tarkos, et presque tous ceux qui animent une vie poétique peut-être plus intense aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été ?

Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il a tendance à s’accentuer. Il y a cinquante ans, les grands éditeurs misaient sans doute plus sur le fonds, moins sur la grosse cavalerie et les ventes rapides. On y éditait plus facilement de la poésie, par exemple. Robert Vigneau, qui a publié en 1979 le magnifique Elégiaque en collection « blanche » chez Gallimard, ne trouve plus que des microéditeurs. En outre, dans les années 1960 et 1970, celles du boom économique et culturel, les éditeurs importants prenaient plus facilement le risque de textes difficiles et d’auteurs peu connus, de peur de rater le train de la modernité.

Ce ne sont pas seulement les auteurs marginaux, ou les futurs grands écrivains, qui trouvent refuge dans les petites maisons, ce sont aussi les genres et les tons mineurs, négligés ou provisoirement méprisés, comme autrefois le roman : érotisme, satire, canulars, insolite, faux dictionnaires, catalogues d’expositions loufoques, récits incongrus et univers imaginaires sont chez Parc ou au Daily Bul, à la Musardine, chez Desmaret, Berg ou Joca seria. Tout n’est pas réussi, mais les petits éditeurs demeurent le principal lieu d’expérimentation et d’invention, sans lesquelles une littérature ne vit pas.

Beaucoup d’auteurs étrangers vivants doivent passer par de petites maisons pour trouver un public. La Fosse aux ours effectue un travail essentiel pour la connaissance de la littérature italienne. L’Esprit des péninsules publie des écrivains mongols, croates, bulgares ou turcs. Anne-Marie Métailié donne à lire, entre autres, des textes brésiliens ou portugais, Liana Levi traduit de l’hébreu ou du yiddish.

Enfin, c’est bien souvent dans la petite édition que l’amateur trouvera des rééditions soignées d’auteurs oubliés, des textes rares de grands auteurs, des ouvrages qui ont eu leur importance dans l’histoire de la littérature ou des idées, des curiosa. Interférences publie une belle édition illustrée des Diableries moscovites, d’Alexandre Tchaïanov, Sillage le Tannhaüser crucifié, de Hanns Heinz Ewers, les Editions du Sandre ressortent Les Soirées de Saint-Pétersbourg, de Joseph de Maistre, essentielles pour l’histoire des idées au XIXe siècle.

C’est grâce à La Chasse au Snark et aux Editions du Fourneau que l’on peut retrouver maints textes de la fin du XIXe siècle, grâce à Max Milo que l’on redécouvre le tout premier Prix Goncourt, John-Antoine Nau, ou, sous une forme malheureusement très incomplète, l’Entartung, de Max Nordau, une des références du discours fasciste sur la création (4). Fornax exhume le savoureux Mes états d’âme ou les sept chrysalides de l’extase, du « vicomte Phoebus, retoqué de Saint-Réac », Le Castor astral des textes méconnus d’Emmanuel Bove, d’Erik Satie, d’Alfred Jarry. Longtemps, on n’a pu se procurer certains des romans de Joris-Karl Huysmans ou des recueils de nouvelles de Jean Lorrain que chez A rebours, Christian Pirot, Maren Sell. Et qui d’autre que Jérôme Millon publierait les introuvables de la mystique chrétienne ?

En dépit de leurs faibles moyens, ces éditeurs sont aussi, fréquemment, des artistes, réalisant de beaux livres, que ce soit dans la tradition – belles typographies, beaux papiers, belles maquettes – ou dans l’invention, jusqu’à faire du livre un véritable petit objet d’art moderne. Pour des sommes très modestes, on peut se procurer les superbes ouvrages de l’Archange Minotaure, d’Eolienne, de l’Epi de seigle ou de la Sétérée.

Les petits éditeurs ont à la fois un problème de visibilité et un problème d’argent. Les libraires croulent sous l’accumulation de romans. Comment trouver un espace pour un recueil de poésie tiré à trois cents exemplaires, mal distribué, et dont on vendra un ou deux en six mois ? Non seulement les journalistes accordent presque toute la place, à chaque rentrée littéraire, à deux ou trois livres publiés par Flammarion, Grasset ou Albin Michel, mais les prix les plus connus vont systématiquement aux grandes maisons.

Enfin, comme s’il fallait définitivement en finir avec la pluralité et avec l’édition indépendante, celles-ci envahissent les rayons avec des tirages massifs, entassent des piles dans les Fnac. On publie sept cents romans français en septembre. Cette abondance ne signifie pas que le lecteur a vraiment le choix. Les mémoires d’un chanteur ou le roman d’un présentateur de télévision chez XO ou Jean-Claude Lattès ne sont pas nécessairement plus lisibles et plus palpitants que, chez Allia, un récit d’Oliver Rohe ou une réédition de Pierre Louÿs. Mais, en l’absence de véritable information, le lecteur moyen ne choisit pas : il prend ce qu’il voit et ce dont tout le monde parle. Certains ont les moyens de lui faire croire qu’il choisit.

On s’étonne donc des offensives régulières des grandes maisons (l’une des plus récentes venant de Laure Adler, alors responsable du département littérature du Seuil) qui s’en prennent aux petits pour leur reprocher de n’avoir qu’un succès de snobisme, ou d’encombrer les tables des libraires. Il ne suffit pas aux grands éditeurs d’être riches, il faut aussi que les autres n’aient pas le droit d’exister.

Des journalistes au secours des vainqueurs

Un petit éditeur, à moins de bénéficier d’une fortune personnelle ou de trouver un mécène, finit par être dévoré par un plus gros. S’il veut survivre et demeurer indépendant, il doit souvent avoir recours aux aides à la publication apportées par le Centre national du livre (CNL). Mais celui-ci ne peut pas soutenir tout le monde. En outre, l’arrivée récente de Bernard Comment, du Seuil, peut faire douter de l’équité de certains de ses choix et a provoqué le départ d’une partie des membres.

Seule une minorité de petits éditeurs sont installés à Paris. L’implantation en province permet de solliciter l’aide des centres régionaux du livre (CRL). Mais l’appui des collectivités locales peut entraîner une nouvelle sorte de dépendance, et obliger l’éditeur à entrer dans le système des féodalités politiques. Certaines régions accorderont leur soutien de préférence à des livres illustrant le patrimoine régional : d’où une tendance à se tourner vers la littérature du terroir. La décentralisation se recroqueville en localisme culturel.

L’édition tend à se concentrer en vastes conglomérats rassemblant maisons d’édition et journaux. Ces conglomérats deviennent eux-mêmes la propriété de groupes industriels qui n’ont rien à voir avec la littérature. D’où une production orientée vers une rentabilité rapide, une puissance écrasante de distribution et de promotion, et de permanents conflits d’intérêts : les journalistes chargés d’orienter les choix littéraires des lecteurs sont salariés par des producteurs de livres.

L’indispensable survie des petites maisons indépendantes ne sera possible que si les pouvoirs publics considèrent sérieusement la culture comme une exception aux règles du libéralisme, non seulement en s’opposant à certains regroupements, mais en assurant la véritable autonomie, politique, économique et culturelle, des CRL et du CNl.

Il en va aussi de la responsabilité de tous ceux qui interviennent dans la diffusion du livre, afin que le public des petits éditeurs ne se limite pas aux curieux, aux amateurs éclairés. Les libraires qui tentent de soutenir ces maisons ont eux-mêmes besoin d’appuis.

Un journaliste devrait mettre un point d’honneur à ne pas se faire l’auxiliaire d’opérations publicitaires, ni, sous prétexte d’« événement », à se précipiter au secours des vainqueurs. Les membres des jurys des prix littéraires, au lieu d’accorder les plus rémunérateurs aux plus riches (qui ont, il est vrai, quelques moyens de manipuler ces jurys), devraient avoir à cœur de couronner des ouvrages publiés par de petites maisons. A quand un Goncourt pour Exils ? un Femina pour Sabine Wespieser ?

Alors que la saison des prix littéraires s’achève sans forte surprise – les grandes maisons d’édition se partageant les honneurs –, des éditeurs modestes poursuivent leur travail de défricheur de talents ou redécouvrent de grands auteurs tombés dans l’oubli. Sans le soutien de critiques littéraires qui, dans la plupart des cas, se contentent de valoriser des ouvrages déjà encensés partout.

Pierre Jourde

Article paru dans Le Monde Diplomatique en janvier 2007
http://www.monde-diplomatique.fr/2007/01/JOURDE/14336

Ses tripes se font plume et son océan d’angoisses nous ballote de rêves éveillés en insomnies hyper/surréalistes. Son art consommé de jongleur des phonèmes, son amour inextinguible de la langue française, ces arabesques cryptophilosophicorabelaisiennes, l’agilité spirituelle qui s’épanouit dans ses jeux de saute-mot-sons, ses célestes pirouettes linguistiques, les truculents pied-de-nez syntaxiques, ses mélodies vocabulopoétiques, les métaphores chroniques et ces hardies zobitelles nous tarabiscouillent le mensoriel !
Allez-y, délectez-vous sans retenue de la lecture de ce petit chef-d’œuvre de sensibilité littéraire et humaine que constitue «Mine de petits riens sur un lit à baldaquin», le recueil du sacré somnambule funambule qu’est Radu Bata !

Henri Gracia

Le zoo dans votre bibliothèque

On dirait que les auteurs (à succès ?) pratiquent l’anthropomorphie et puisent leurs titres dans un bestiaire. L’australienne Coleen McCullough avait volé autour du globe des vertébrés à sang chaud avec «Les Oiseaux se cachent pour mourir» (« The Thorn Birds »). 33 ans plus tard, sur cette vague porteuse, pileuse et pathétique, les animaux surfent allègrement, des «Kangourous» de Dominique Barbéris jusqu’à «L’élégance du hérisson» de Muriel Barbery, frôlant l’indigestion et la coïncidence patronymique.

Plus récemment, Olivia Rosenthal nous a posé une question existentielle fondamentale pour les cervidés que nous sommes avec «Que font les rennes après Noël ?» Fallait vraiment y penser, et y consacrer tout un souffle narratif et ontologique. Aussi fort que les «Pourquoi ?» de Philippe Vandel. Mais l’animoplastie n’est pas l’apanage exclusif de ces dames. John Gierach avec « Même les truites ont du vague à l’âme » ou Carl Aderhold avec « Les poissons ne connaissent pas l’adultère » montrent leur savoir-faire ichtyologique frisant l’arête du ridicule.

Après «Les yeux jaunes des crocodiles» (jubilatoire, l’iris reptilien ^^) et «La valse lente des tortues» (une redondance adorable, proche du pléonasme anthologique :) ), Katherine Pancol, la reine des titres animaliers drôles comme des singes alcooliques, nous a appris la tragédie des petits rongeurs en début de semaine, au cœur de New York : «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Un titre neuneu imparable, au fou rire garanti – on se demande où va-t-on chercher ces niaiseries qui touchent les synapses disponibles des lecteurs – et qui donne dans le même temps des larmes de crocodile à certains écrivains aigris, auxquels le succès a posé des lapins.

Hélas, « la ferme des animaux » a encore de beaux jours sur les tranches des livres comme dans les films comiques allemands. Bientôt, « Le blues du labrador dans la fièvre du samedi soir », « Les taupes sont chaudes en hiver sous la pluie », « La stratégie des antilopes » (oups, déjà pris !), « Le chien-cochon aboie à minuit », « Le refrain infini du chant du cygne », « Les pingouins sont déprimés au coucher sur la banquise », « Le chat siamois frappe toujours deux fois », « La marmotte a froid seule dans son lit double », « Les sirènes ont bon dos dans l’eau » ou, que sais-je, « Le désir muet des noisettes de l’écureuil », pour boucler (partiellement) la boucle qui nous ronge.

À force de chercher l’image animalière qui fait mouche, de nous distribuer à la machine éditoriale de petits mammifères tout mignons tout chou (censés nous émouvoir dès la couverture), les titrailleurs vont finir par nous rendre chèvres.

Al Gorithme

PS : Nous sommes une planète de singes et la fièvre du frontispice bête est contagieuse comme une piqûre de moustique-tigre : le film « Les tortues ne meurent pas de vieillesse » sort ce 26 août en salles. Tant qu’à choisir un titre « animalier » de film plus digeste, je préfère le « Poulet aux prunes ».

PPS : Ne mettons pas dans le lot Lola Lafon avec « Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce », ni « Des vies d’oiseaux » de Véronique Ovaldé, ni dans le troupeau « Les vaches de Staline » de Sofi Oksanen, ça n’a presque rien à voir.

Dans la catégorie « Si vous n’aimez pas les listes de livres pour l’été » à laquelle j’ajouterai « Si vous n’aimez pas les daubes habituelles qui s’étalent sur les étals » (et dont on nous bassine à longueur de journée), il y a un livre sur lequel je suis tombé par hasard en me promenant sur le net et je ne m’en suis pas relevé : « Mine de petits riens sur un lit à baldaquin » de Radu Bata (editions-galimatias.fr). Un alambic de styles et de textes courts et jubilatoires dont les dénominateurs communs – le rêve, la nuit, l’insomnie – sont un prétexte, un tremplin vers l’actualité immédiate, un lit d’émotions linguistiques. Surprise sur chaque nouvelle prise : entre le petit conte oriental, la fiction biographique touchante et le poème ludique, il y a des aphorismes, des parodies, des satires. Les références culturelles, nombreuses, sont cachées dans les différents strates d’entendement.
Au fond, des pépites attendent comme un trésor des mers.

R. Chancebonne

(Proposition de livre pour Rue 89)

Décidément, ces « Petits riens » de Radu Bata sont des « nocturnes » facétieux qui nous « déconstipent » l’âme et l’imaginaire, et transforment nos nuits blanches en une merveilleuse toile de fond sur laquelle se déploient les feux d’artifice de l’esprit le plus vif… Jeux textuels, aphorismes, maximes percutantes autant qu’hilarantes constellent d’éclats multicolores notre nuit où tout luit : pour un peu, l’on se prendrait à aimer notre confrérie d’insomniaques, capable d’enfanter de tels trapézistes, volant au-dessus du vide !
Et hop ! Double salto arrière dans la nuit rédemptrice ! Rien qui pèse ou qui pose !
Chapeau, l’artiste !

Christine Rannaud

Je vote pour les Petits riens de Radu Bata : un beau zig-zag syntaxique dans les profondeurs du sommeil, à picorer sur l’oreiller. La nuit, je m’en régale. Mine de rien, on s’endort moins bête.
Je souhaite à ce livre un destin de rêve.

Julien Blanc-Gras

Julien Blanc-Gras est journaliste et écrivain. Son troisième roman, « Touriste » (Au Diable Vauvert) est un livre incontournable, cet été – il figure parmi les plus aimés/populaires sur les blogs littéraires (à l’instar de Babelio)

Les «petits riens sur un lit à baldaquin» de Radu Bata nous transportent au bord des falaises abyssales, absurdes et tragicomiques de l’état d’éveil entre amusement et épuisement. Tantôt blagueur et léger, tantôt déchiré et blessé, Radu B. nous surprend avec ses dons de caméléon littéraire.

Ses insomnies, fécondes de réflexions philosophiques, de jeux et de fantasmes, sont révélatrices du travail d’une conscience hyperactive, incapable de rompre avec un réel trop menaçant et proche.

Des fois, ses aires de mots, ses architectures de syntaxe, ses pirouettes de tête, virent en romances à parfum de feuilles. D’autres fois, ses jeux de rimes chatouillent. Des fois, le tableau devient surréaliste, d’autres fois, il a l’air du cinéma muet. Des fois, ça fait sourire, parfois ça fait soupir…

Radu Bata est un transformiste professionnel. En moins d’une demi-page, entre deux «coussins de lit», il change de tenue, d’état d’esprit, de mesure. Je l’ai vu déguisé en éléphant à carreaux, en Don Quichotte triste, en chasseur de pensées, en enfant prodige, en amoureux virtuel, en paparazzo de l’âme, en prof textophile, en nuage de coton, en chat perdu dans la ville, en vent de cire, en pêcheur de rêves…

Petra Petresco

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