Cette section est ouverte aux textes à vocation semi-littéraire, sans distinction de genre, sexe ou nationalité.

Pour briser la glace, un poème signé Henri Gracia :

Les salopards de là-dessous

Qu’y a-t-il de plus con qu’un mec qui pêche ?
Celui qui le regarde !
Dans l’attente de quoi exactement ?
De savoir qui va gagner : le goujon de 20 g ou le pêcheur de 80 kg ?
Et pourtant, la fascination est totale.
Tu peux rester des heures à attendre l’issue du combat.
Et ce putain de bouchon, minuscule cochonnerie en liège ou en polystyrène
Qui marque la ligne exacte entre la vie et la mort,
Témoin de la fascination entre les deux héros
Le pêcheur, le pêché.
Le bouchon se met à plonger timidement puis à remonter.
Le manège se reproduit plusieurs fois.
«Regarde-moi ce con !» s’écrie tout à coup Albert
Furieux des provocs de l’autre, là, sous la surface de l’étang.
«Le salopard il s’amuse à titiller l’asticot !»
On imagine avec facilité la perfidie du «salopard là-dessous»
Qui prend l’appât dans sa gueule puis le recrache,
Imaginant la gueule de ce pauvre Albert
Exaspéré, dépité, stressé par le connard là-dessous,
Démonté de devoir rentrer bredouille comme d’habitude,
D’affronter les sourires niais et moqueurs de sa femme et de ses enfants.
C’est dans ces moments précis qu’il sent profondément qu’il a tout raté,
Que sa vie n’est qu’une longue écharpe glacée d’échecs :
Son boulot de merde, son mariage sans passion, ses paternités sans amour,
Tout a toujours foiré !
Il ne lui reste que la pêche, et même ça, ça ne marche pas.
Depuis des mois, il a beau changer de matos, de technique, d’appâts, d’étang,
Rien n’y fait : pas un de ces salopards de là-dessous ne veut se laisser prendre,
À croire que ces salopards, là-dessous, sont tous membres d’une conspiration
Qui doit mener Albert à se balancer à la baille
Pour voir ce que font les salopards de là-dessous.
C’est décidé : il se jette à la flotte !
Finalement, là-dessous c’est beau, c’est calme, c’est tiède, c’est tout doux.
Là-dessous y a des salopards avec ces frêles nageoires et de gros yeux globuleux
Qui le regardent sans agressivité, presque amicaux, des salopards sympas,
Qui ne le jugent pas, qui ne le jaugent pas, qui l’acceptent, lui, Albert ,
Comme il est, avec ses faiblesses, ses défauts, sa fragilité, son humanité
De salopard de là-haut, venu du monde du dessus.
Finalement, Albert a choisi.
Il a décidé de laisser l’eau envahir son corps tout en douceur,
S’endormant paisiblement au milieu de tiédeur animale et rassurante
De ces salopards de là-dessous.

 


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