Fata morgana

La route traversait le désert jusqu’à l’horizon. Le soleil la frappait sans pitié. Au bout, quelque part entre des cactus épuisés, Malavida, la ville. Enfin, ce qui en restait. Il y a des siècles, à son zénith, entourée de tous ses appâts, elle charmait tout voyageur qui se jetait dans ses bras à corps perdu pour trouver fortune. Depuis, le vent, le sable, les sabots des chevaux l’avaient rendue cahoteuse. Aplatie de partout, juste avec quelques monticules qui la gardaient en vie. Les amoureux d’autrefois l’avaient abandonnée, les autres s’étaient noyés dans le bojito, un alcool artisanal qui rendait le désenchantement supportable. Une légende indienne disait que les oiseaux avaient quitté l’endroit à cause de la grande route. Hypnotisés par la bande noire et rectiligne, les aigles l’auraient suivie pour ne plus revenir. Les autres l’avaient empruntée pour aller voir ailleurs ; ils laissaient derrière un début de néant. Le chant des oiseaux n’était plus qu’un souvenir aussi aride que le désert dans la mémoire des derniers colons. La musique elle-même s’était tue le soir où, quelques décennies plutôt, le blues du vieux Joe avait rendu l’âme. Les malavidas survivaient dans ce silence las, de l’air et de riens. Quelques racines par ci, quelques lézards par là, deux vieilles chèvres et des tiges de cactus. Le commerce se réduisait à un troc de cailloux. Dans cette poussière qui asséchait les gorges, on parlait par monosyllabes comme si les mots plus longs étaient tombées sous la lourdeur de l’air, désagrégeant ainsi les ponts de communication. Quand l’instituteur laissa la ville avec le fol espoir d’y revenir et les cendres de l’église s’envolèrent devant leurs yeux à la suite d’un incendie solaire, les malavidas n’eurent plus que le bojito comme prière du soir. Il suintait des maisons, transpirait du visage creux et tanné des hommes, collant à l’haleine des femmes dans un mélange glauque. Il n’y avait plus de cloche pour les faire ressortir de leur gueule de bois. Les sons s’étaient tus. On était bien loin de l’époque où le faste et les festins se donnaient la main par dessus Malavida.

Les civilisations humaines se suivent et se ressemblent : nous souffrons depuis la nuit des temps du syndrome Atlantide. On se demande seulement quand est-ce qu’on va couler.

*

La route était brûlante comme l’enfer ce jour-là et les petits reptiles qui se cachaient sous le vieux bitume l’avaient fuie. Cela faisait des mois que la brise ne s’était pas manifestée et les gouttes de pluie n’étaient plus qu’un vague souvenir. Accroupi derrière un tertre, près du vieil écriteau « Welcome to Malavida », le seul enfant rescapé de l’incendie de l’église, Muncito Le Miraculé, scrutait le ciel, à la recherche d’un signe. Il n’y en avait jamais eu mais contrairement aux autres habitants, il n’avait pas perdu l’espoir. Il venait ici tous les jours et observait la nature et ses bestioles. On lui avait parlé des chacals mais il n’en avait jamais croisé un.

Elle marchait d’un pas aérien et régulier. Ses pieds fins et nus supportaient de fragiles bracelets de fil. Ses jambes dorées étaient joliment dessinées sous une robe en voile transparent qui mettait en valeur la rondeur des fesses et le profil généreux des seins. Sur sa gorge dégagée, un petit pendentif de perles de terre cuite. Le cou et le visage étaient encadrés par une chevelure noire au reflet rouge. Trois plumes la retenaient en un chignon négligé. La couleur de la peau et son port vif faisaient penser à une indienne. Muncito observait bouche bée ses formes qui bougeaient au rythme de sa démarche légère. Il n’avait jamais vu un animal aussi beau, aussi harmonieux. Alors quand cette créature parfaite, venue d’un horizon inconnu, commença à chanter d’une voix à faire ressusciter les morts, pure et haute comme le ciel, il prit ses jambes à son cou et courut vers la ville en criant comme un damné : Un oiseau ! Un oiseau ! Un oiseau !

Arthur Copin

 

Galimatias

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